Voici un exemple qui peut s’avérer très utile en période de vaches maigres. En dehors de ses talents de poète et de prosateur, Guillaume Apollinaire était aussi un critique d’art reconnu, même si, de l’avis de beaucoup de ses contemporains, il ne connaissait rien à la peinture.
Selon Braque, il confondait Rubens et Rembrandt, Vlaminck ironisait sur “son incompétence et sa verve fantaisiste”. Mais le propre d’un bon critique n’est-il pas de bien parler de ce qu’il ne comprend pas ? Après tout Apollinaire avait dans sa jeunesse dirigé le Guide des rentiers alors qu’il ignorait tout de la science économique ! Du moins n’en avait-il qu’une connaissance toute pratique. Il était en effet d’une extrême parcimonie. Cela s’explique sans doute par les revenus très irréguliers de sa mère dans sa jeunesse. Quoi qu’il en soit il marchandait pour deux sous, refusait toute aide matérielle à ses amis, oubliait souvent opportunément son portefeuille lors de repas collectifs.
A propos de restaurants, Guillaume, à l’encontre de l’image d’extrême délicatesse qu’ont de lui tous les lecteurs de ses poèmes (ceux qui ont eu la curiosité de feuilleter Les onze mille verges seront moins surpris), était un franc bâfreur. Il aimait à avaler les plats les uns derrière les autres, recommencer jusqu’à plus faim, avec une préférence pour les tripes et les petits fours.
Parfois, se levant brusquement, il déclarait le plus sérieusement du monde : « Attendez-moi, il faut que j’aille chier au Lutétia ». Il connaissait les meilleurs lieux d’aisance de Paris, qu’il conseillait à ses amis.
Avec Derain et Vlaminck, ils se livraient à un jeu étonnant. Il s’agissait d’engloutir tous les plats de la carte, et de recommencer jusqu’à ce que l’un d’eux cale. Celui-ci devait alors payer pour la tablée. Apollinaire, gourmand émérite, payait très rarement !


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