Un fantasme répandu chez les cuistres attribue aux modèles une lascivité exubérante et aux peintres une virilité exacerbée. Les choses sont évidemment beaucoup plus complexes.
Toutefois, il faut reconnaître que les heureuses rencontres de ce genre ne sont pas si rares dans l’histoire des arts. Aux jeunes gens désireux de suivre la voie de leurs glorieux aînés, je souhaite donc faire connaître l’expérience de Picasso. L’Espagnol était d’une possessivité telle que son ami Apollinaire le fait parler ainsi dans un de ses ouvrages : « Pour aboir braiment une femme, il faut l’aboir enlevée, l’enfermer à clef et l’occouper tout lé temps ».
Très heureusement pour ses maîtresses, il n’a pas eu à recourir à ces extrémités. Pour s’assurer l’exclusivité des charmes de son modèle Fernande Olivier, volage jusque-là, il imagine cependant un stratagème assez tordu.
Un matin, au Bateau-Lavoir, il lui fait miroiter une surprise charmante. Fernande, ravie, ne se doute de rien en le voyant déballer un matériel de fumeur d’un genre particulier, une pâte sombre qui possède les apparences de l’ambre. Après l’avoir roulée entre ses doigts, chauffée, il la pose à l’extrémité de sa pipe, aspire puis tend l’instrument à sa belle qui, intriguée par cette nouvelle sorte de tabac, ne se fait pas prier.
L’opium, produit que l’on se procurait alors très facilement et sans trop de risques judiciaires, lui fait un tel effet qu’elle reste trois jours chez lui.
Lorsqu’elle le quitte, elle est amoureuse et ne tardera pas à s’installer chez le peintre, avec qui, comme on le sait, elle vivra plusieurs années, partageant d’abord sa misère à Montmartre avant de s’installer en grande pompe à Montparnasse.
Tout ceci pour rappeler qu’en amour comme ailleurs, il faut savoir mettre toutes les chances de son côté, sans trop s’embarrasser de scrupules.
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