On a beau dire, l’insécurité, ça a du bon. Ou plutôt avait. Comment songer sans nostalgie à l’époque bénie où l’on pouvait sans trop de risques chaparder dans les grands magasins ? Mais aussi dans les musées.
Ainsi, au début du XXe siècle, le Louvre était-il une vraie passoire. Si bien que, en ne plaisantant qu’à moitié, Picasso pouvait demander à Marie Laurencin : « Je vais au Louvre. Veux-tu que je te rapporte quelque chose ? ».

Mais le maître ne s’en tenait pas là. En 1907, fasciné par ce que l’on n’appelait pas encore les arts premiers, il acquiert auprès d’un aventurier belge que lui a présenté Apollinaire deux statuettes ibériques chipées au musée, pour cinquante francs.
Très bien. Sauf que le Belge est un imprudent et un bavard. Quelques années plus tard, il confie à la presse avoir subtilisé non seulement trois statuettes, mais aussi La Joconde, qui vient de disparaître (on découvrira plus tard que l’auteur de ce dernier vol était un Italien soucieux de restituer le tableau à sa patrie) !

Picasso et Apollinaire sont épouvantés. La police risque de retrouver leur trace. Or ils sont tous deux étrangers, soupçonnés de sympathies anarchistes et donc potentiellement expulsables, surtout en cette période de chauvinisme forcené.

Ils projettent d’abord de jeter les statuettes dans la Seine mais, peu habitués à ce genre de manœuvres, ils prennent peur et rentrent penauds. Ils décident donc de confier les objets au quotidien Paris-Journal, qui se chargera de la restitution.

L’affaire paraît se tasser, mais un matin des agents viennent appréhender Apollinaire à domicile. Effrayé cette fois, il donne le nom de Picasso. Lors de leur confrontation, le peintre dit ne pas connaître son ami. Apollinaire ne lui en tiendra pas rigueur, du moins en surface, et les poursuites déboucheront sur un non-lieu.

Les exégètes voient par contre dans cet épisode, qui contribuera à la rupture avec Marie Laurencin, dont les fréquentations à Auteuil seront scandalisées de voir son amant menottes au poing dans les journaux, le mobile de l’engagement du poète lors de la Grande Guerre. Il y obtiendra la Croix de guerre, et effacera donc la souillure et le déshonneur, mais y récoltera aussi la blessure à l’origine de sa mort prématurée.

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