Dans le Manifeste du surréalisme, paru en 1924, André Breton exhortait le lecteur à tout lâcher, sa femme aussi bien que sa maîtresse, ses espérances et ses craintes, une vie aisée, une situation d’avenir, pour partir « sur les routes ».
Quelques mois plus tard il montrera l’exemple, bien malgré lui…
Lors de l’enterrement d’Anatole France, écrivain alors unanimement apprécié, les surréalistes publient un libelle d’une extrême violence dont le titre, Un cadavre, donne le ton. Aragon y affirmait notamment tenir tout admirateur du romancier chargé d’honneurs pour un être dégradé, et concluait par cette phrase terrible : « Balbutiez donc à votre aise sur cette chose pourrissante, pour ce vers qu’à son tour les vers vont posséder ».
Pour attirer l’attention générale sur le mouvement, on ne pouvait rêver meilleure publicité.
Cependant parmi les lecteurs du texte figurait aussi le couturier et mécène des arts Jacques Doucet. Or depuis quelques années Breton était son employé, se chargeant d’acheter pour sa vaste collection des œuvres contemporaines lors de ventes publiques (il avait ainsi fait l’acquisition des Demoiselles d’Avignon).
Un emploi très bien rémunéré, prestigieux, gratifiant et qui par surcroît lui laissait beaucoup de temps libre. Bref, une très belle « situation d’avenir ». Mais Doucet, admirateur d’Anatole France, ne lui pardonnera pas cette provocation. Dès lors, il ne restait plus au poète qu’à « partir sur les routes », et plus précisément à se nourrir grâce au journalisme, activité qui lui semblait alors manquer de noblesse. Il sera engagé par Pierre Lazareff pour lire les informations à la radio.
Plus tard, il ne se fera pas faute de débiner le couturier par le récit suivant :
Il l’aurait emmené un jour dans l’atelier de Max Ernst afin de le pousser à acheter une nature morte représentant cinq vases contenant cinq bouquets semblables. Le prix, cinq cent francs, paraissant un peu élevé au collectionneur, il aurait eu ce mot dans lequel il faut sans doute voir uniquement un trait d’esprit : « Demandez à l’artiste qu’il nous fasse deux vases pour deux cent francs ».


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