« C’est moi qui ai fait ça ? » Paolo Santini restait parfois saisi devant ses propres créations, comme étranger à ce qui venait de surgir de ses mains. Né en 1929 dans une famille itinérante de constructeurs, cet artiste italien a forgé une œuvre d’une grande intensité émotionnelle, refusant toute intellectualisation. Architecte-designer le jour, sculpteur et peintre la nuit, il mène une double vie créatrice où l’aluminium industriel devient chair écorchée sous ses doigts. Ses Mendiants d’espoir, douze figures tourmentées créées en réaction aux catastrophes humanitaires de 1976, révèlent cette capacité à transformer l’urgence du monde en beauté. Dans ses peintures-matières chargées de sable et de résine, les échelles se brouillent : sommes-nous face à des galaxies ou à des cellules observées au microscope ? Grand admirateur de Goya et Bacon, Santini crée des « interférences » entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, où l’angoisse cosmique devient paradoxalement célébration du vivant.
Nous découvrons avec Liliane Heidelberger (1935-2019) une artiste à la philosophie simple et radicale : « laisser parler la pierre ». Venue à la sculpture à vingt-sept ans, formée dans les ateliers luxembourgeois de Lucien Wercollier, elle développe un art du contraste où surfaces polies dialoguent avec rugosités brutes, où chaque strie suit les veines naturelles du matériau. Nourrie par ses voyages dans l’Himalaya et les déserts africains, Heidelberger crée des œuvres contemplatives qui offrent refuge dans notre époque de dématérialisation. Ses monuments comme Les Chevaux du vent témoignent d’une maîtrise technique au service d’une vision spirituelle, où l’innovation – passer du granit ancestral au carton ondulé – sert une même quête : révéler l’essence poétique de chaque matériau. Plus de quatre cents sculptures cataloguées révèlent une démarche d’une cohérence remarquable.
Et si les cartes géographiques étaient peuplées de visages que nous n’avons jamais su voir ? Explorons avec bonheur l’univers de Marcoleptique, artiste du détournement cartographique qui révèle, d’un trait d’aquarelle ou de crayon, les créatures cachées dans nos atlas. Fils d’un barman parisien devenu graphiste, il transforme la Bretagne en cheval légendaire, le mur de Berlin en couple amoureux, ou l’Ukraine en visage inquiet scrutant l’horizon. Son art porte un message politique subtil : les frontières qui divisent peuvent aussi réunir. Marcoleptique pratique l’art de voir des histoires là où d’autres ne perçoivent que des lignes. Une invitation joyeuse à se perdre pour mieux se retrouver.
Le temps peut-il se cristalliser dans une toile ? Voici la question qui nous saisit face aux plus de 1000 autoportraits de Laurent Dauptain. Depuis plus de cinquante ans, ce peintre se scrute, se dissèque, se recompose. À six ans déjà, son institutrice voyait en lui « plus un peintre qu’un dessinateur » – formule prémonitoire ! Dauptain transforme son vieillissement en matière première, dépose de multiples couches de peinture comme autant de strates temporelles. Ses formats monumentaux nous confrontent à notre propre présence au monde. Artiste paradoxal, amoureux de l’académisme mais subversif, transgresseur des codes contemporains, réconciliateur de la photographie et de la peinture. Même la cataracte devient révélation chromatique. Son œuvre agit tel un miroir inversé : c’est en se peignant obstinément qu’il nous révèle à nous-mêmes.
Anne Bothuon bouleverse les codes de la sculpture en modelant des êtres humains grandeur nature avec du fil et du tissu. Sa « broderie sauvage » transforme ces matériaux domestiques en chairs palpitantes, créant des présences troublantes qui nous confrontent à notre propre fragilité. Formée au théâtre, elle conçoit ses installations comme des scènes immersives où dialoguent mythes anciens et urgences contemporaines. Ses corps accroupis, ses marcheurs en exil, ses masques animaux racontent notre humanité dans toute sa vulnérabilité. Entre performance et sculpture, entre couture et art monumental, Anne Bothuon nous rappelle que nous sommes tous des « cous’humains » – cousus main, portant les traces de nos vies comme autant de reprises et de broderies.