Élisabeth Lemaigre-Voreaux transforme les rebuts en reliques : voilà ce qui nous a saisis dans son atelier où s’entassent sables, cendres et tissus usés. Cette artiste, formée aux Arts décoratifs et guidée très tôt par Aurélie Nemours, pratique depuis des décennies une forme singulière d’alchimie créatrice. Entre ses doigts, le fragment devient mémoire : elle coud, brûle, suture, transformant draps anciens et cires votives en Gardiennes de ciment, en Masques tissés, en croix barbares. Ses voyages – du Sahel à l’Himalaya – nourrissent une spiritualité métissée où dialoguent sans hiérarchie le sacré chrétien et le fétiche vaudou, l’ex-voto populaire et le totem inventé. « Je préserve ce qui a eu une autre vie pour que la mémoire ne s’efface pas », dit-elle. Une œuvre-palimpseste où l’Arte Povera rencontre le mystique, où raccommoder devient acte de résistance.
Armé d’un crayon et d’un carnet, Patrick Dupuis arpente les rues comme un ethnographe de l’invisible, transformant ses errances en visions poétiques. Ancien professeur d’arts plastiques originaire du Nord, Dupuis a parcouru le monde de l’Arctique à la Polynésie, mais c’est dans le quotidien qu’il puise sa matière première. Sa méthode ? Noter « tous les flashs » qui lui arrivent lors de ses déambulations urbaines, puis transmuer ces fragments captés en dessins au trait épuré et en textes fragmentaires mêlant souvenirs autobiographiques et méditations sur l’art. Face aux fractures contemporaines – des Gilets jaunes à la pandémie –, il oppose la beauté résistante de ses nus féminins qui dialoguent avec Matisse sans nostalgie. Entre critique acerbe de « l’hégémonie culturelle des bien-pensants » et quête obstinée de beauté, Dupuis trace un chemin singulier où cohabitent les muses des rues parisiennes et les ombres des menhirs bretons.
Et si Paris se révélait le mieux sous l’œil d’un étranger ? Yasuo Kiyonaga, membre de la Japan Professional Photographers Society, arpente méthodiquement Paris depuis les terminus de métro, adoptant délibérément le regard du voyageur curieux plutôt que celui de l’expert. Sa culture cinématographique nourrit une quête particulière : capter ces micro-événements parisiens qui échappent aux regards pressés. Au café il photographie un vieil homme savourant son mont-blanc, une jeune fille qui accepte spontanément de poser. Entre Tokyo et Paris, Kiyonaga perçoit cette proximité culturelle qui unit l’élégance d’Edo à l’esprit parisien. Ses images révèlent un Paris intemporel où l’ordinaire devient extraordinaire, nous restituant notre propre intimité urbaine à travers ce regard bienveillant et patient.
« C’est moi qui ai fait ça ? » Paolo Santini restait parfois saisi devant ses propres créations, comme étranger à ce qui venait de surgir de ses mains. Né en 1929 dans une famille itinérante de constructeurs, cet artiste italien a forgé une œuvre d’une grande intensité émotionnelle, refusant toute intellectualisation. Architecte-designer le jour, sculpteur et peintre la nuit, il mène une double vie créatrice où l’aluminium industriel devient chair écorchée sous ses doigts. Ses Mendiants d’espoir, douze figures tourmentées créées en réaction aux catastrophes humanitaires de 1976, révèlent cette capacité à transformer l’urgence du monde en beauté. Dans ses peintures-matières chargées de sable et de résine, les échelles se brouillent : sommes-nous face à des galaxies ou à des cellules observées au microscope ? Grand admirateur de Goya et Bacon, Santini crée des « interférences » entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, où l’angoisse cosmique devient paradoxalement célébration du vivant.
Nous découvrons avec Liliane Heidelberger (1935-2019) une artiste à la philosophie simple et radicale : « laisser parler la pierre ». Venue à la sculpture à vingt-sept ans, formée dans les ateliers luxembourgeois de Lucien Wercollier, elle développe un art du contraste où surfaces polies dialoguent avec rugosités brutes, où chaque strie suit les veines naturelles du matériau. Nourrie par ses voyages dans l’Himalaya et les déserts africains, Heidelberger crée des œuvres contemplatives qui offrent refuge dans notre époque de dématérialisation. Ses monuments comme Les Chevaux du vent témoignent d’une maîtrise technique au service d’une vision spirituelle, où l’innovation – passer du granit ancestral au carton ondulé – sert une même quête : révéler l’essence poétique de chaque matériau. Plus de quatre cents sculptures cataloguées révèlent une démarche d’une cohérence remarquable.