Anne Bothuon bouleverse les codes de la sculpture en modelant des êtres humains grandeur nature avec du fil et du tissu. Sa « broderie sauvage » transforme ces matériaux domestiques en chairs palpitantes, créant des présences troublantes qui nous confrontent à notre propre fragilité. Formée au théâtre, elle conçoit ses installations comme des scènes immersives où dialoguent mythes anciens et urgences contemporaines. Ses corps accroupis, ses marcheurs en exil, ses masques animaux racontent notre humanité dans toute sa vulnérabilité. Entre performance et sculpture, entre couture et art monumental, Anne Bothuon nous rappelle que nous sommes tous des « cous’humains » – cousus main, portant les traces de nos vies comme autant de reprises et de broderies.
Dans son atelier du Lot, Rouby développait une alchimie fascinante : ses cartons sculptés, scarifiés à la gouge puis abandonnés aux intempéries, témoignent d’un processus où création et destruction se confondent. Autodidacte revendiqué, ancien caricaturiste à Beaubourg, il traçait d’une plume d’une finesse remarquable des êtres hybrides, mi-hommes mi-végétaux, évoquant à la fois Bosch et Michaux sans jamais leur ressembler. Indifférent aux courants artistiques de son temps, il a pourtant suscité l’enthousiasme des connaisseurs, jusqu’à entrer dans la prestigieuse collection de l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue. Décédé en 2019, Rouby nous lègue une œuvre qui interroge profondément notre condition : exister est-il suffisant ?
Quelque chose dans les sculptures de François Galoyer vous arrête. Une ligne, une courbe, un équilibre qu’on ne sait pas tout à fait nommer mais qui fait mouche. Dans son travail, l’animal est un point de départ, jamais un sujet à reproduire. Ce qu’il cherche, c’est une essence, une présence. Formé à des techniques traditionnelles qu’il adapte à ses besoins, il sculpte le bois, la pierre ou le marbre avec une précision artisanale et une attention presque méditative. Rien n’est laissé au hasard, et pourtant tout semble aller de soi. Ce que révèle son œuvre, c’est moins le détail que l’ensemble — cette justesse tranquille qui donne à chaque pièce une force silencieuse.
« Je n’ai que l’art pour me construire à ma façon. » Nous sommes touchés par cette quête d’Alex Stalenberg, sculpteur néerlandais qui a fait de la pierre son interlocutrice privilégiée. De son premier atelier « sous le rhododendron » aux vastes SquArts parisiens qu’il a coordonnés dans les années 1990, Stalenberg trace un parcours atypique où création personnelle et engagement collectif s’entremêlent harmonieusement. Ses sculptures aux courbes fluides, qu’il façonne principalement dans des pierres tendres comme le gypse albâtre, portent l’empreinte des arts premiers et du mouvement CoBrA. Mais au-delà de la forme, c’est bien un dialogue avec les origines qu’il recherche, captant dans chaque bloc cette « vibration » primitive qui relie l’humain contemporain à la mémoire minérale. Un artiste pour qui créer, c’est autant modeler la matière que transformer le monde qui l’entoure.
« La Loire, c’est, pour moi, comme la Sainte-Victoire pour Cézanne. » Nous découvrons avec Jean-Marie Girard (1928-2020) un peintre qui a fait du regard attentif porté sur le réel une véritable expérience spirituelle. Dans son atelier tourangeau, les objets les plus humbles – un buffet de cuisine, quelques flacons, des fruits – se métamorphosent sous l’effet d’une lumière savamment orchestrée. Élève en mathématiques supérieures avant de découvrir Cézanne, conservateur au musée des Beaux-Arts de Tours puis enseignant d’histoire de l’esthétique, il développe une approche où la rigueur constructive se mêle à une profonde sensibilité. Des bords de Loire aux marchés de Vinaroz en Espagne, ses huiles, pastels et aquarelles témoignent d’une attention aux êtres et aux lieux qui fait de chaque tableau une célébration du quotidien transfiguré. Un art où voir devient, selon ses mots, « tout à la fois plus attentif et plus aigu ».